Pédaler à Montréal, un sport risqué?
Connaissez-vous des gens qui croient que le vélo est dangereux? Ce n’est certainement pas le dossier publié dans La Presse du 27 septembre qui va les convaincre du contraire.
Ça fait deux pages entières et ça s’intitule: »Le vélo à Montréal, un sport risqué ».
À mon humble avis, la journaliste qui l’a écrit, Émilie Côté, fait généralement de l’excellent travail. Mais je dois dire que cette fois, je suis déçue et j’ai beaucoup d’interrogations sur le traitement du sujet et sur plusieurs éléments mentionnés dans les articles.
Avis: j’ai beau écrire dans La Presse, je ne connais pas Émilie Côté et je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler. Je n’ai absolument rien contre elle et dans ce billet, c’est simplement le contenu de cet article que je remets en question. Je suis persuadée qu’elle a travaillé sur ce dossier en toute bonne foi et au meilleur de ses connaissances. Toutefois, je déplore qu’un seul côté de la médaille soit montré dans l’article et qu’à nulle part, on ne cite un intervenant qui affirme que selon lui, le vélo n’est pas plus risqué qu’un autre moyen de transport.
Voici le lien pour lire le dossier complet sur Cyberpresse
Les articles sont bien écrits et punchés. C’est ce qu’on nous demande dans les médias aujourd’hui: écrire des textes faciles à lire parce que le lecteur moyen est soi-disant saturé d’information et n’a pas beaucoup de temps à consacrer à la lecture du journal.
Mais le problème avec les textes courts et punchés, c’est qu’ils ne permettent pas de traiter avec suffisamment de profondeur les sujets complexes. Et quand on parle d’accidents, de niveau de risque, de sécurité et de statistiques, on entre dans une zone infiniment complexe qui ne se prête pas à des analyses superficielles, car souvent, les apparences sont trompeuses. Il ne faut pas tirer de conclusions trop vite. Et c’est ce qu’on fait dans ce dossier.
Dès le départ, le titre donne le ton et nous porte à nous demander si la journaliste n’était pas déjà persuadée que le vélo était dangereux avant même de commencer son enquête. Quelqu’un qui lit ce dossier sans pousser la réflexion plus loin ne pourra faire autrement que de penser: heille, c’est vrai que le vélo, c’est dangereux! En tant que journaliste, je trouve vraiment déplorable qu’une telle perception soit véhiculée et enflée par les médias. Car à mon avis, cette perception est avant tout culturelle. Elle n’est pas présente partout dans le monde, mais très forte en Amérique du Nord. Mais ceci est un autre sujet auquel nous reviendrons…
Je trouve aussi que le traitement fait dans l’article de Mme Côté est un peu sensationnaliste. On est allé chercher un gars qui s’est fait crever un oeil lors d’un accident de vélo, et d’autres cyclistes qui ont subi des blessures très graves. Or, il y a eu seulement 33 blessés graves à la suite d’accidents de vélo en 2008, pour 663 blessés légers. Un gars qui s’est fait crever l’oeil, ça illustre bien le propos quand on veut faire peur au monde. Mais est-ce vraiment représentatif? Le raisonnement derrière tout ça est très superficiel et manque totalement de perspective, dans le genre: « il y a des accidents de vélo à Montréal. Or, certains de ces accidents causent des morts et des blessés. Donc, le vélo est dangereux à Montréal. »
Mais dangereux par rapport à quoi?
On nous dit qu’entre 2004 et 2008, il y a eu 17 cyclistes qui sont morts et 33 grièvement blessés. Mais on ne sait pas, pour avoir un ordre de grandeur, combien de déplacements en vélo ont eu lieu, même de façon estimative, pendant la même période. Alors 17 morts, c’est 17 sur combien de milliers de cyclistes? C’est combien de morts par rapport aux morts causées par d’autres types d’accidents? C’est combien de morts par rapport aux accidents d’auto? Combien par rapport aux piétons frappés par des véhicules? Combien par rapport aux accidents qui surviennent en pratiquant d’autres sports?
Sur un nombre X de déplacements à vélo, disons 100 000, combien y a-t-il d’accidents au total, comparativement au nombre d’accidents sur le même nombre de déplacements par d’autres moyens? Seule la réponse à cette question pourrait nous permettre de savoir si le vélo est bel et bien « un sport risqué ». Le simple fait qu’il y ait eu des accidents dans une activité X ne suffit pas pour affirmer que cette activité est risquée, car TOUT dans la vie, comporte un risque. Le risque zéro n’existe pas. Dès que vous sortez de chez vous, vous courez un risque quelconque. Et si vous restez chez vous, vous courez d’autres types de risques, comme de vous étouffer en mangeant et d’en mourir parce que vous êtes seul et que personne n’est là vous faire la manoeuvre de Heimlich. Vivre, c’est risqué.
Je pourrais reprendre le raisonnement simpliste qui pousse les gens à dire que le vélo est risqué et dire: « il y a des accidents d’avion en Europe. Or, ces accidents sont pour la plupart mortels. Donc, prendre l’avion en Europe est risqué. » Cette affirmation ne serait pas fausse à 100%, mais nettement exagérée quand on sait que le risque de mourir dans un accident d’avion est beaucoup plus faible que celui de mourir dans un accident de voiture.
Dans toute activité humaine, il y a des accidents, des blessés et des morts. Même le tricot! Récemment, j’ai lu un article sur une femme qui s’est accidentellement perforé la poitrine jusqu’au coeur avec une aiguille à tricoter. Ce qui nous permet de conclure que oui, on peut mourir en faisant du tricot. Mais on n’en conclut pas nécessairement que faire du tricot est « un loisir risqué ». Pourquoi? Parce qu’on sait très bien qu’il y a des milliers de gens qui tricotent, et il ne leur arrive jamais rien. Tout comme il y a des milliers de cyclistes qui roulent à tous les jours sans qu’il leur arrive rien. Pourtant, les médias et les fabricants de casques s’acharnent à démontrer que le vélo est dangereux. Les reportages de ce genre donnent à croire que si vous faites du vélo à Montréal, obligatoirement, vous allez avoir un accident. Votre mère lit ces reportages, puis elle s’inquiète inutilement quand vous allez faire du vélo.
Le tricot n’est évidemment qu’un exemple loufoque pour expliquer le point suivant. Pour conclure qu’une activité quelconque mérite d’être qualifiée de « risquée » ou « dangereuse », il importe de comparer les statistiques concernant cette activité avec les statistiques concernant d’autres activités comparables. Comme le vélo est à la fois un sport et un moyen de transport, il faut comparer les statistiques du vélo par rapport aux statistiques sur les autres sports et les autres moyens de transport. À défaut de s’être livré à cet exercice, dire qu’une activité est risquée est une affirmation totalement gratuite qui peut avoir des conséquences négatives, car des gens baseront leur opinion sur ce genre d’articles.
Pire encore: des organisations se serviront de cette perception induite par les médias et s’appuieront sur une opinion publique totalement biaisée par des reportages sensationnalistes pour influencer la législation et faire avancer leur propre agenda. Je parle ici des lobbys en tout genre, vous l’aurez deviné.
Par ailleurs, le titre nous indique que ce serait risqué spécifiquement à Montréal. C’est sûr que c’est plus risqué de faire du vélo à Montréal qu’à St-Aimé-des-Lacs dans Charlevoix. Mais est-ce plus risqué que dans n’importe quelle autre grande ville? Est-ce plus risqué qu’à Boston, qu’à New York, qu’à Londres? Là encore, on n’a pas de point de comparaison.
Le cas du sage docteur qui a toujours raison
J’ai remarqué que souvent, pour donner de la crédibilité à un article, on cite un médecin. Là, on cite un certain docteur Dehmade qui dit que les cas d’accident en général ont augmenté. Selon lui, il y a eu « beaucoup d’accidents de vélo cet été ». Une phrase banale d’un individu interviewé à brûle-pourpoint, et qui aurait tout aussi bien pu être prononcée par un col bleu qui a vu survenir trois accidents de vélo pendant qu’il nettoyait le trottoir. Sauf que dans le paragraphe précédent, on note que, selon le SPVM, le nombre d’accidents de vélos signalés est relativement stable depuis cinq ans, à environ 800 par année.
Si le nombre d’accidents effectivement comptabilisés est stable, alors sur quoi se base le bon docteur pour dire qu’il augmente? Sa perception, et c’est tout. Il ne donne aucun chiffre pour soutenir ses dires. Il lui SEMBLE qu’il y ait eu beaucoup de cas parce qu’il a effectivement vu beaucoup de cas dans son hôpital. Mais il n’a pas les outils pour analyser, statistiquement, s’il y a effectivement eu plus de cas qu’à l’habitude. Ce n’est aucunement une donnée précise. Mais on le cite quand même, parce que ça sert bien l’objectif de l’article qui est de démontrer que « Le vélo à Montréal est un sport risqué ».
Qu’est-ce qui est le plus fiable? Les chiffres réels, ou la perception du docteur? Pour beaucoup de gens, ce sera la perception du docteur, parce que les médecins sont des gens très respectés dans la société. Faites dire n’importe quoi à un médecin sur un sujet qui n’a aucun rapport avec la médecine, et il se trouvera invariablement des gens pour gober ce qu’il dit sans remettre ses paroles en question, juste parce que c’est un médecin.
Le docteur est pertinent dans un article pour nous expliquer quelles sont les conséquences médicales d’un traumatisme crânien. Mais en ce qui concerne une question non médicale, son opinion ne vaut pas plus que celle d’une bergère ou d’un ramoneur, sauf s’il a des chiffres pour appuyer ses dires, ce qui n’est pas le cas. Et ça m’étonnerait que le docteur Dehmade ait étudié les probabilités d’accidents routiers et les risques comparatifs des différents modes de transport, car c’est de cela qu’on parle, au fond.
Autre chose: admettons que dans cinq ans, on se rendait compte que le nombre d’accidents de vélo a effectivement augmenté. Est-ce que ça voudrait dire que pour une raison mystérieuse, le vélo en soi serait devenu plus dangereux qu’avant? Ou bien est-ce qu’on ne pourrait pas trouver une explication rationnelle?
Où je veux en venir, c’est que l’on peut tirer n’importe quelle conclusion de n’importe quelle statistique si on l’isole sans la mettre en perspectives. Et quand une journaliste, fut-elle très bien intentionnée, se sert de chiffres à tort et à travers pour alimenter la psychose autour du vélo sans chercher à voir plus loin que les apparences, ça me désole…
Et dans tout cela, il y a une petite phrase qui me frappe dans le tableau des statistiques de la SAAQ qui accompagne l’article. Ça se lit comme suit:
La négligence du cycliste ou l’innatention (du conducteur ou du cycliste) représentent la première cause des accidents mortels.
Ça ne m’étonne pas. On a là une piste importante. Et ça provoque ma prochaine question : est-ce que c’est vraiment faire du vélo qui est risqué, ou est-ce que c’est d’être imprudent, inconscient ou distrait quand on prend la route, que ce soit à pied, à vélo ou en auto, qui est dangereux?
Pour en savoir plus:
Assessing the actual risks faced by cyclists (PDF)
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